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La voix des sans voix en République Centrafricaine

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Tiken Jah Fakoly : « Le bilan du RDR est le bilan du PDCI, ils ont mangé ensemble »


Tiken Jah Fakoly Interview. L’artiste musicien ivoirien vivant au Mali Tiken Jah était à Abidjan, son pays natal. Dans cette interview, il jette un regard critique sur la situation politique de la Côte d’Ivoire.

Cela fait quelque temps que vous n’êtes pas en Côte d’Ivoire. Y a-t-il une raison particulière et où est ce que vous vivez actuellement ?

Je vis toujours au Mali, mais je viens en Côte d’Ivoire très souvent, même si je ne fais pas de bruit. Je ne peux pas faire deux mois sans venir au pays. D’ailleurs, ces derniers temps, chaque mois, je suis à Abidjan. Je suis au Mali, mais je ne suis pas loin.

Vous êtes au pays dans quel cadre ?

Je suis au pays d’abord pour des raisons personnelles. Il s’agit juste de venir au pays. En plus, il y a la radio que j’ai créée qui nécessite ma présence. Sans oublier le Masa, même si je ne suis pas allé sur le terrain, je me suis dit qu’il y a des artistes qui vont venir et qui voudrons me rencontrer. Et comme je devrais venir au pays, j’ai choisi la semaine du Masa.

Le pays va mal parce qu’on a l’impression que les deux partis qui ont dirigé la Côte d’Ivoire depuis 2015 et depuis très longtemps, ont fait un partage du gâteau

On vous connait comme éveilleur de conscience. Comment voyez-vous la situation politique en Côte d’Ivoire.

Je pense que nous venons de très loin. La Côte d’Ivoire a connu une crise postélectorale. Donc il a fallu stabiliser la situation et faire rayonner la Côte d’Ivoire dans le monde. Mais il y a beaucoup de choses qui vont mal. On va dire le pays va mal parce qu’il y a beaucoup d’insécurité. Le pays va mal parce qu’il y a beaucoup de corruption, le pays va mal parce qu’on a l’impression que les deux partis qui ont dirigé la Côte d’Ivoire depuis 2015 et depuis très longtemps, ont fait un partage du gâteau parce que, je dis que le bilan du RDR, c’est le bilan du PDCI parce qu’ils ont mangé ensemble. Et aujourd’hui, il y a beaucoup de plaintes des Ivoiriens. Même si les investisseurs commencent à venir, les Ivoiriens ne ressentent pas les fruits de la croissance. Du coup, il y a des choses qui ont marché, mais il y en a qui n’ont pas marché que nous, en tant qu’éveilleur de conscience, continuons de dénoncer.

Je fais partie de ceux qui pensent que le SÉNAT n’a pas sa raison d’être, que l’argent qui servirait à payer les sénateurs, on pourrait garder cet argent pour finir les le bitumage des voies

Bientôt des élections sénatoriales. Que pensez-vous de cette échéance.

Nous faisons partie de ceux qui sont opposés à la mise en place d’un sénat parce que vous savez que le Sénat a été combattu au Burkina Faso, ce qui a abouti à une insurrection contre le gouvernement d’alors. Le Sénégal avait le sénat, ils ont retiré parce que c’est budgétivore, parce que c’est inutile. Le Mali a voulu avoir le sénat, les Maliens se sont levés. Ils se sont opposés. Le gouvernement a reculé. En Côte d’Ivoire, un président de la République, un vice-président, un premier ministre, un président de l’Assemblée nationale, un président du conseil économique et social, un médiateur, la Grande Chancelière, etc. Vous voyez que c’est déjà trop. Je fais partie de ceux qui pensent que le Sénat n’a pas sa raison d’être, que l’argent qui servirait à payer les sénateurs, on pourrait garder cet argent pour finir les le bitumage des voies. Je fais partie des gens qui pensent qu’on n’a pas besoin du Sénat. Mon constat, c’est que les politiciens frustrés vont se retrouvés sénateurs. Ceux qui ont été abandonnés dans leur région ce sont ceux-là qui seront sénateurs. Je ne vois pas ce que le Sénat va apporter aux Ivoiriens. Il y a beaucoup de pays qui sont en train de se débarrasser du Sénat, pourquoi nous voulons créer à travers le Sénat d’autres postes. Je suis catégoriquement opposé au Sénat.

Nous sommes inquiets, parce que les alliés bataillent entre eux. On est inquiet parce que même l’opposition est divisée

Aujourd’hui, il y a un débat qui court autour de 2020. Le ton monte déjà au sein du Rhdp à propos de l’alternance en 2020. Quel est votre avis sur cette tournure de la situation politique en Côte d’Ivoire.

Mais, nous sommes inquiets, parce que les alliés bataillent entre eux. On est inquiet parce que même l’opposition est divisée. On espère que 2020 ne sera pas comme 2010. Moi je suggère que chaque candidat propose un projet de société aux Ivoiriens et aux Ivoiriens de faire le choix sans tenir compte de la région, de la religion et de l’ethnie du candidat. Que les Ivoiriens aujourd’hui évitent les erreurs de 2010. Que chaque parti présente un candidat et que les Ivoiriens choisissent leur président et surtout que les Ivoiriens ne se tapent pas dessus. Que tout ce qui s’est passé avant nous servent de leçon et qu’on n’aille pas se battre avec le voisin parce qu’il n’a pas voté notre candidat. Que les gens se concentrent sur la Côte d’Ivoire parce aujourd’hui au lieu de parler de la Côte d’Ivoire, on parle de camp d’Alassane, de camp de Bédié, de camp de Soro, etc. Et tout le monde a oublié la Côte d’Ivoire alors que c’est la Côte d’Ivoire qui est notre héritage commun. C’est autour de la Côte d’Ivoire qu’on doit mettre toutes nos forces.

Il y a le Masa de cette année qui n’a pas attiré grand monde. Quel est votre avis sur l’organisation de ce festival ?

J’ai pas été au Masa, donc je ne peux pas parler de l’organisation, mais je peux dire c’est un festival important qui permet aux artistes de rencontrer des organisateurs de spectacles venus de l’extérieur, qui peut permettre aux artistes d’avoir des contrats, etc. J’ai appris qu’on a changé le nom, mais moi en tant que panafricaniste, j’aurais préféré qu’on garde le nom de marché des arts africains. En appelant ça marché des arts d’Abidjan, c’est un peu un repli sur soi. Je trouve qu’aucun pays africain ne pourra gagner tout seul. C’est ensemble qu’on pourra gagner tous les combats. C’est à travers de tels  festivals et des rencontres culturelles d’une telle envergue qu’on peut montrer que l’Afrique est en train de se retrouver. Maintenant, les échos que j’ai eus au niveau de l’organisation, c’est qu’il a des retards. Des artistes prévus pour jouer à 18h, jouent quelquefois à minuit. Une autre remarque que je fais, c’est qu’il n’y a pas eu de grosses têtes d’affiche cette année. Il y a deux ans, il y avait de grosses têtes d’affiche qui ont attiré le public. Sinon, c’est une superbe initiative. Les festivals existent partout en Europe où des artistes viennent d’un peu partout. Il y en a qui jouent, d’autres ne jouent pas mais profitent de l’occasion pour chercher des contacts. Donc, c’est une superbe initiative. Maintenant, il faut soigner le retard. Il y a des choses à corriger. Il ne faut pas avoir honte de faire appel à des professionnels pour gérer le Masa. Même si ceux qui sont à la tête restent, mais ceux qui organisent doivent être des professionnels. Un festival comme celui-là organisé par l’Etat de Côte d’ Ivoire, c’est l’image de la Côte d’Ivoire qui est ternie à travers le manque de respect du timing.

Cela fait un moment qu’on ne vous a pas vu en spectacle en Côte d’Ivoire. A quand un concert de Tiken Jah en Côte d’Ivoire ?

J’étais au Femua déjà, il y a un an. Moi, j’ai envie de jouer ici, malheureusement comme mon message n’est pas politiquement correct, donc j’ai du mal à avoir des sponsors. On chante pour l’Afrique et c’est important qu’on joue pour l’Afrique. Malheureusement, si on n’a pas de sponsors, c’est difficile de jouer. Moi j’ai perdu beaucoup d’argent dans les organisations de concert, au temps de « Mangercratie », même avant j’organisais des tournée à Korhogo, à Odienné. C’était de l’argent qui sortait de ma poche. Aujourd’hui, c’est des choses que je ne peux pas me permettre. Donc on a envie de jouer. Le prochain concert, je ne peux pas donner de date, mais, on a bien envie de faire un concert à Bouaké, à Daloa, pour parler un peu aux jeunes qui tentent toujours le départ en Europe, faire passer des messages pour dire que l’Afrique est le continent de l’avenir. C’est dur ici mais si on se bat ensemble contre nos dirigeants, on peut les amener à faire des choses positives.

Un message aux Ivoiriens au moment où vous apprêtez à repartir ?

Ce que je peux dire aux Ivoiriens c’est d’éviter les erreurs d’avant. On a connu plein de crises. Aujourd’hui, ce que je remarque sur les réseaux sociaux, c’est que les Ivoiriens se sont réveillés. J’espère qu’ils vont mener des actions qui sont celles de gens réveillés. On ne doit plus se laisser tromper par les hommes politiques en Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, les Ivoiriens doivent se mettre au-dessus des histoires d’ethnies, de religion, aller aux élections dans la paix, et choisir le candidat qui va leur proposer le projet de société qui leur convient.

Il était un moment question que Tiken viennent s’installer en Côte d’Ivoire. Est-ce que cela est toujours d’actualité, si oui quand ?

Moi je suis un panafricaniste, donc je considère que le Mali, c’est mon pays et la Côte d’Ivoire est mon pays. Je suis au Mali, j’ai tenté de revenir au pays plusieurs fois mais je me sens bien au Mali. Il y a un côté roots au Mali, c’est-à-dire que je peux me balader au quartier, je peux prendre ma voiture et aller au supermarché. J’ai quelque chose au Mali qui peut me manquer au pays. C’est mon choix, j’ai choisi de rester là-bas, et puis il y a aussi les investissements que j’ai fait au Mali que je ne peux pas plier pour venir au pays, comme Radio libre que j’ai là-bas, j’ai des immeubles, etc parce que j’y suis resté longtemps en exil. Donc c’est un peu difficile pour moi de plier les bagages pour venir.

Mon exil au Mali a pris fin en 2007, quand Gbagbo et Soro ont allumé la flamme de la paix à Bouaké

D’aucuns pensent que vous seriez en exil là-bas.

Non, il faut que ce soit clair, l’exil a pris fin en 2007, quand Gbagbo et Soro ont allumé la flamme de la paix à Bouaké et qu’ils ont demandé à tous les exilés de rentrer, moi je suis rentré automatiquement. On a fait le concert de la réconciliation, le concert du retour, un concert à Treichville, et on a fait un autre concert à Bouaké. Depuis ce moment, l’exil a pris fin. Quand je suis retourné en 2007 pour faire mes bagages, j’ai eu du mal à partir et puis il y a eu le coup d’Etat au Mali, après il y a eu les islamistes qui se sont installés au nord du Mali. Je n’ai pas voulu quitter ce pays dans ces conditions. Et puis le fait que je sois là-bas ne m’a pas empêché d’investir dans mon pays, il y a le bâtiment que vous voyez, il y a la radio, il y a plein de choses que j’ai faites que tout le monde ne sait pas.

Interview réalisée par François Békanty

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